Violence ordinaire

Pour toutes les personnes différentes, les personnes non conformes, les neurodifférents, les gais, les trans, les queers, les personnes racisées, les personnes mal adaptées pour quelque raison que ce soit, la violence est quotidienne et ordinaire. La discrimination. La peur. Le harcèlement. Le mépris silencieux. Les injures. Nous, gens « pas normaux », devons composer avec ces formes de violence plus ou moins sévères, plus ou moins dommageables, qui nous rendent notre inclusion dans la société plus difficile et parfois, impossible.

Bien sûr, tout n’est pas sombre et je ne veux pas dramatiser outre-mesure. Cependant, il est essentiel de nommer cette violence et je constate qu’on accepte de plus en plus de la regarder en face et de la nommer, plutôt que de la banaliser et la justifier. Encore là, je m’emballe peut-être, parce que la solitude et la discrimination, je la vis tous les jours et je la vois tous les jours, entre autres sur les réseaux sociaux, et il serait trop facile de balayer le tout en disant que ce ne sont qu’une minorité d’ignorant.e.s écervelé.e.s. Pour les autistes, par exemple, trouver un emploi s’avère souvent ardu. Les ami.e.s se font rares et l’isolement fréquent. Je parle davantage de cette réalité parce que je la connais bien.

Quand je parle de mes difficultés, d’aucuns me partagent leur propre vécu, leurs propres problèmes, en insinuant que je ne suis pas la seule à souffrir et que, par conséquent, ce que j’ai vécu n’est sûrement pas si terrible. Cela ne me conforte pas vraiment qu’un non-autiste compare sa réalité à la mienne et contribue à me sentir incomprise et à vouloir me taire. Le silence est mon meilleur ami. À qui donc voudrais-je confier la douleur de mes années d’intimidation, avec cette chanson en mon honneur (folle, la folle), ces poursuites incessantes, cette humiliation de ne pas savoir me défendre, cette exhortation à ignorer les enfants qui me persécutaient? Cela appartient au passé et pourtant, encore aujourd’hui, cela me définit. La méfiance continuelle. La haine envers les autres. La misanthropie.

Je sais que d’autres ont ce même vécu et l’enterrent au plus profond de leur être, honteux.ses. La honte revient toujours à l’intimidé.e. Pourquoi ne te défendais-tu pas? Tu réagissais trop: voilà pourquoi c’était aussi drôle de te harceler. En sixième année, les enfants expliquaient à l’institutrice que j’étais méchante, puisque je les regardais de travers. Bien entendu, un élève un peu plus intelligent fit remarquer que je réagissais ainsi sans doute parce qu’on ne me laissait pas tranquille, mais une bonne victime n’existe pas. Il aurait fallu que je ne sois pas autiste, que je comprenne comment me faire des ami.e.s. J’étais coupable d’être moi.

Avec le temps, on apprend de nos erreurs, sans doute, mais la nature profonde reste. Je ne tiens pas un blog seulement pour ressasser le passé, mais parce que je me questionne. Fort heureusement, aujourd’hui, on parle de plus en plus de harcèlement et les minorités défendent de plus en plus leurs droits. Néanmoins, des chroniqueurs se plaignent qu’on se soucie trop des minorités et pas assez du « monde ordinaire ». Au contraire, je trouve qu’on n’en parle pas encore assez. Le « gaslighting » est une technique qui permet à un.e abuseur.e de reporter le blâme sur la victime. Si on n’utilise le terme surtout dans les cas de violence conjugale, il peut à mon avis être couramment utilisé dans ce que j’appellerais la violence ordinaire, celle qui fait partie de l’existence des minorités. Reprocher à celles-ci de vouloir simplement défendre leurs droits et soutenir qu’elles encouragent ainsi la haine envers la « majorité » me semble totalement relever du « gaslighting ».

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